
Vous vous inquiétez, ma chère Angèle, qu’un malheureux destin vous retienne en province. Vous n’êtes pas comme certaines de vos amies, inquiètes des bruits qui courent, qui hésitent à prendre le train pour la capitale, craignant d’y voir les fêtes décommandées, les hôtels fermés et, faute de porteurs, leurs bagages sur le quai des gares. Ce sont là, vous en êtes persuadée mieux que quiconque, infâmes calomnies de la réaction, et M. Roland Marcel a déjà parlé du « formidable » effort que fait le Front populaire pour attirer et retenir le touriste vagabond. Et voici que vous m’écrivez, pleine de nostalgie, pour me demander ce que vont être, ce que sont peut-être déjà, ces vastes représentations où tout un peuple sera soulevé d’espérance mystique.
Je vois, Angèle, que vous lisez les journaux, et que ces gazettes vous ont appris que le Front populaire rêvait de donner à la France un théâtre nouveau, de ressusciter les antiques splendeurs de la Grèce, du moyen âge ou de la Russie soviétique. Je me suis renseigné pour vous, ma chère Angèle, sur ce grand théâtre populaire que l’on veut créer, et j’ai même vu quelques enthousiastes. Vous devinez s’il faut que je vous aime.
Sur les dates, sur les réalisations, je n’ai rien obtenu de bien précis, et vous serez prévenue à temps. Mais vous avouerai-je que ce qu’on m’a dit des auteurs n’a pas laissé de m’inquiéter un peu ? L’Union des Théâtres indépendants de France vient de se fonder, sous les auspices de la Maison de la Culture et la présidence de M. Charles Vildrac. M. Charles Vildrac s’est rappelé récemment à l’attention par un acte de patronage où il brodait son drapeau rouge de petites fleurs bleues. Quant à la Maison de la Culture, invention de MM. Malraux, Aragon et Cassou, je vous respecte trop pour penser que vous ignorez quoi que ce soit de son rôle et de ses intentions. C’est cette Union qui va, selon toute vraisemblance, nous donner ce théâtre pour le peuple que nous espérons.
Hélas ! ma chère Angèle, je tremble un peu. Figurez-vous qu’on nous promet le Quatorze Juillet de M. Romain Rolland, qu’on réveillera pour l’occasion des étagères poudreuses où il s’endort. Figurez-vous qu’on ira exhumer de vieilles farces de la Révolution et le Monsieur Prudhomme d’Henry Monnier, qui est bien le vaudeville le plus plat et le plus ennuyeux qu’on puisse imaginer, et L’Ile des esclaves de Marivaux, que j’ai vu jouer par les étudiants de la Sorbonne, et qui est si triste à écouter, ma chère Angèle, si triste !…
Ah ! comme j’admire les réjouissances qu’on promet à notre bon peuple, qui n’avait vraiment pas mérité cela ! Une association de pions et de clowns, de Sorbonnards jeunes et vieux, se précipite avec volupté vers son casier à fiches, vers les exhumations historiques, vers les sujets de diplômes. C’est cela, la Révolution, en France. Voyez-vous, je ne juge même pas le talent des auteurs étrangers : je ne suis pas sûr du tout que cette Vie d’un Camion pendant la marche sur Rome, qu’ont représentée les fascistes florentins, l’an passé, ou que telle pièce russe sur le Dnieprostroï ou sur les mines vaille quelque chose (et même, je me méfie). Mais je ne puis sans mélancolie comparer les erreurs neuves, les erreurs jeunes, avec l’ahurissant effort de ces professeurs, fils et neveux de professeurs, joués à la Comédie-Française, ambitieux de ruban rouge et de places, le derrière brûlant à la pensée d’un siège académique, et qui, lorsqu’ils veulent célébrer la Révolution, vont chercher le XVIlle siècle raisonneur, ses bergeries rousseauistes, les pamphlétaires de Louis-Philippe et, plus poudreux encore, M. Romain Rolland !
Vous rappelez-vous, ma chère Angèle, comment le vieux Vallès parlait de ces fonctionnaires de la Révolution qui l’entouraient et le dégoûtaient si fort? Comment il s’indignait de ne voir que des proviseurs rouges d’un bachot jacobin ? Ah ! le temps des cuistres n’est pas encore passé, ni le temps des mandarins. Le pauvre peuple, qui réclame naïvement des fêtes, je ne sais pas ce qui lui conviendrait le mieux : je ne sais pas si c’est le film américain, si c’est La Tour de Nesles, si c’est OEdipe roi, et je crois bien que c’est tout cela à la fois. C’est peut-être aussi une oeuvre qui lui parle de sa misère à lui, de sa grandeur à lui, de son espérance à lui. Ce n’est certainement pas le plus médiocre Marivaux, heureusement sombré dans l’oubli, ce ne sont pas ces résurrections tentées à coups de fiches et de brochures, qui vont faire tressaillir de joie les professeurs les plus barbus et les plus mités de nos Sorbonnes. Il m’arrive souvent de me dire que je serais bien triste si j’étais révolutionnaire. Je me le dis aujourd’hui, comme à chaque manifestation de la Maison de la Culture. Ce mouvement intellectuel antifasciste semble avoir hésité longtemps entre plusieurs devises. Ces révolutionnaires ont crié : « La police avec nous ! » Ces antimilitaristes ont crié : « L’armée avec nous ! » Ces athées ont crié : « Les curés avec nous ! » C’est qu’au fond, ils sont avides d’ordre, de célébrités classées, d’illustrations patentées. C’est qu’ils sont béats d’admiration devant les distributions de prix solennelles que président MM. Langevin, Alain, Cassou et le général Pouderoux. C’est que tous ces cris divers, chez ces conformistes-nés, se résument en un seul: « Les pompiers avec nous ! »
Petits bourgeois de la Révolution, ils promettent à leurs troupes des délices cataloguées, des plaisirs à estampille. Ils feront des fêtes de Paris quelque chose d’aussi gai qu’une soutenance de thèse.
Je Suis Partout, Lettre à une provinciale, 4 juillet 1936