
Vous me demandez, ma chère Angèle, qui est ce M. Jean Cassou qui vient d’obtenir le prix de la Renaissance, et qu’on connaît peu en province. Parmi les lumières de l’intellectualité antifasciste, il faut que j’avoue la faiblesse que j’ai toujours eue pour lui. Il fait partie de cette phalange audacieuse de fonctionnaires qui se sont attachés, suivant le mot de M. Blum, à faire régner l’esprit républicain dans les hautes administrations. Par malheur, le chiffre de ses appointements est loin d’égaler celui de M. Zyromski, et il n’a pas de Versailles à conserver, comme M. André Chamson. Ce qui, on le conçoit, le met dans une situation nettement inférieure auprès de ces messieurs, plus ferrés que des ducs de Saint-Simon sur la question des préséances. Servi par une étonnante facilité naturelle, M. Jean Cassou s’est donc mis à écrire. M. Jean Cassou a parlé à peu près de tout ce dont on peut parler en ce bas monde. Il a composé de petits romans obscurs et poétiques, où, à l’aide de bains de fixage appropriés, il faisait virer au sombre tous les clichés d’Alain Fournier. Il a vaticiné sur la poésie moderne, et sur Tolstoï aussi bien que sur Baudelaire. Nous avons tous trouvé cela très gentil, cela ne faisait de mal à personne.
Comme vous le savez, ma chère Angèle, s’éveilla un jour à l’Orient des peuples la grande libération de la pensée antifasciste. Peut-être M. Jean Cassou, qui, jusque-là, ainsi qu’il l’a dit lui-même, votait « modéré », arriverait-il à réaliser sa destinée. Le combat était rude, les hautes places étaient prises, le nombre des penseurs indépendants croissait d’heure en heure. Qu’importe ! M. Jean Cassou se lança dans la bataille. Et c’est alors que, suivant notre humeur, nous nous sommes sentis affligés ou amusés.
Voici quelques années, figurez-vous, je me rappelle avoir vu M. Cassou dans une thurne de l’Ecole Normale, où il avait accompagné Tristan Tzara. Ce Roumain monoclé, qui ressemble moitié à Galipaux et moitié à Rigadin, nous lut des proses obscures tirées de L’Homme approximatif. Non moins approximatif, M. Cassou, secouant ses cheveux d’ébène, se lançait dans des explications véhémentes qu’il projetait autour de lui comme la seiche son encre. Les explications de M. Cassou sont toujours un peu obscurcissantes. Néanmoins, il nous parut gentil, animé des meilleures intentions, et, somme toute, approximativement inoffensif. Mais, depuis que les intellectuels marchent en rang, M. Cassou est devenu quelque chose comme l’adjudant de cette vaillante troupe. Toujours noir et toujours véhément, il a pris à coeur tous les articles du règlement de l’infanterie en campagne. Aussi lui laisse-t-on volontiers les restes, les débris de la pensée antifasciste, ou, si l’on préfère, les rogatons. A d’autres les grands thèmes neufs de la réconciliation française, du stakhanovisme, de la patrie de saint Thomas, de la primauté insolente et radieuse de Louis XIV, dont M. Thorez est si fier ! Pour amuser M. Cassou, il reste l’anticléricalisme et le vocabulaire des romantiques. Sans y voir trop loin, tandis que les petits camarades doivent se pousser du coude, M. Cassou vante la pensée de Victor Hugo, traîne dans la boue les prêtres et les rois, chante le progrès, invoque la nuit du moyen âge, les ténèbres de l’Inquisition et l’aube de 1789. On a pu lire de lui tels articles sur Hugo que les seules tables tournantes de Jersey avaient pu lui dicter. Il professe, en outre, que la décadence du portrait moderne est due aux sales physionomies de ces messieurs des deux cents familles. Hélas ! où va se cacher l’ironie divine ! Qui eût dit que le conteur de tant de romans déjà démodés, que le commentateur des plus obscurs surréalistes, emmènerait un jour Dada au Café du Commerce, assoirait Rimbaud et Picasso entre Bouvard et Pécuchet ? Et sans doute, me direz-vous, le nom de M. Cassou connaît-il ainsi la faveur populaire ? Je l’espère pour lui. Mais je vois aussi qu’il est, malgré tout, assez loin de l’autorité de M. Gide, pape distant et hautain, de M. Chamson, qui fait la parade devant sa boutique, des glorieux savants Perrin et Langevin, arcades ambo, et même du général de pompiers Pouderoux. Et cela me rend un peu triste, ma chère Angèle, car M. Cassou est plein de bonne volonté.
On imagine un univers où tout serait à sa place et où M. Cas- sou, hispanisant distingué, nous donnerait de temps à autre des articles charmants sur Lope de Vega ou sur Calderon : il doit déjà lui être beaucoup pardonné pour avoir exhumé et corrigé la première traduction française du Don Quichotte, celle d’Oudin et Ros- set, dont il a fait un chef-d’oeuvre. Mais cela est peu de chose à qui veut libérer le monde et la pensée. Nous allons désormais avoir la pleine mesure de M. Cassou : il vient d’être nommé rédacteur en chef d’Europe.
Sur cet avancement, nous ne savons pas tout et nous ne saurons sans doute jamais tout. M. Jean Guéhenno a quitté Europe, qu’il avait fondée, dans des circonstances obscures qui ont étonné tout le monde. Que se passe-t-il ? demanda-t-on à droite et à gauche. On supposa que M. Guéhenno, vieux libéral, ne convenait guère à la nouvelle politique de force du Front populaire. Quoi qu’il en soit, le bouillant M. Cassou a pris sa place, assurant aux abonnés que rien ne serait changé. Nous sommes bien en dehors de ces querelles : il nous tarde pourtant de voir se refléter dans la revue qu’il dirige toute la brillante confusion d’esprit, toute la poésie tourbillonnante de l’auteur des Nuits viennoises et du Pays qui n’est à personne.
Maintenant qu’il est revêtu d’une dignité nouvelle, vos amis, ma chère Angèle, auront peut-être pour lui un peu plus de respect qu’ils ne semblent en avoir. Vous pouvez être assurée, en tout cas, que M. Cassou remplira son devoir, tout son devoir d’intellectuel antifasciste. Révolutionnaire-né, héritier des protestants des Dragonnades, M. Chamson souffre sans doute dans son coeur de conserver le palais de Louis XIV. Admirateur de toutes les hardiesses, disciple de Joyce, de Tzara et de Saint-John Perse, soyez certaine que M. Cassou ne souffre pas moins d’être le conservateur de toutes les vieilleries de la pensée quarante-huitarde, de tous les poncifs politiques et sociaux. Mais au-dessus des répugnances personnelles, vous le savez mieux que personne et vous me l’avez souvent dit, il y a la Cause. Je sens déjà votre coeur charmant frémir d’enthousiasme devant tant d’héroïsme : je ne saurais vous conseiller admiration mieux placée.
Par dévouement, ma chère Angèle, M. Jean Cassou est tout prêt, s’il le faut, à devenir le Monsieur Homais de la nouvelle révolution.
Je Suis Partout, Lettre à une provinciale, 27 juin 1936